Pourquoi cultiver du seigle en montagne aujourd’hui?
Le seigle est une céréale robuste aux hivers froids et aux étés secs. C’est pour ces atouts qu’il était historiquement cultivé dans les régions de montagne, pour l’autosuffisance alimentaire et les échanges commerciaux. En Valais, en plus du pain AOP, la culture du seigle est aujourd’hui officiellement reconnue patrimoine culturel immatériel cantonal. Cette reconnaissance accorde un double sens au mot « culture ». En effet, il s’agit à la fois de la culture agricole, et de la culture sociale qui porte les savoir-faire et les traditions du pain : mouture, panification, conservation, et usages collectifs au sein des familles et des villages. Elle se matérialise encore dans le paysage qui nous entoure, à travers les terrasses d’anciens champs, les greniers, moulins, et fours banaux.
La culture du seigle, tout comme d’autres céréales, a progressivement disparu des zones de montagne à partir des années 1950, avec les changements socio-économiques et le développement agricole en plaine. Pourtant en Valais, 19 % des surfaces de production de seigle se situent toujours en zones de montagne. Nous nous sommes entretenus avec 11 producteurs Valaisans afin de mieux comprendre leurs motivations et d’identifier le potentiel de développement pour cette culture en zone de montagne.
Les 5 piliers de la culture du seigle en Valais
Les motivations exprimées par les agriculteurs qui cultivent du seigle et des céréales de montagne en Valais sont multiples, et propres à chaque exploitation. Néanmoins, des points communs ressortent en 5 grands piliers essentiels de cette culture.
La production
La culture de céréales est un bon complément à l’élevage. Elle permet l’autoproduction de paille pour la litière des animaux, qui peuvent aussi parfois bénéficier du grain. Le seigle, par exemple, est moins gourmand en eau que les prairies de fauche. Il permet donc de valoriser les parcelles les plus sèches, ou non irrigables. De plus, les céréales apportent de la diversité dans les rotations de cultures pour les fermes qui cultivent du maïs et des prairies temporaires.
La diversification de l’activité
Les surfaces à gérer par agriculteur ont tendance à être de plus en plus importantes. Les céréales, lorsque les conditions de production sont favorables, permettent de générer de la valeur ajoutée tout en nécessitant moins de main d’œuvre que l’équivalent en production laitière ou de viande. Leur apport dans l’assortiment de l’exploitation est également cité par les agriculteurs comme un atout.
Les outils de travail
Les agriculteurs ont exprimé leur volonté de conserver les moyens permettant de produire des céréales en montagne. Ceux-ci ont été développés par les générations précédentes, parfois au sein d’une tradition familiale. Les terrasses sont l’un des outils les plus importants, car elles ont nécessité beaucoup de travail pour façonner le territoire et apprivoiser la pente : les exploiter est alors une façon d’entretenir cet héritage. Perpétuer et conserver ces moyens de production est aussi exprimé par plusieurs agriculteurs comme un facteur de résilience pour les générations futures.
La tradition vivante
Pour de nombreux agriculteurs, il est particulièrement motivant de fournir la matière première locale qui servira à la confection de pain de seigle AOP, ou encore de fournir les groupes de personnes et associations qui œuvrent autour des moulins et fours banaux. Ils contribuent ainsi à sauvegarder le patrimoine céréalier dans le canton, et plus encore, à le faire vivre. Le paysage est envisagé comme un autre témoin de ce patrimoine vivant, à travers les champs dorés qui rayonnent sur les terrasses, parmi les murs en pierres sèches.
La passion du métier
L’accomplissement professionnel, le sentiment de « faire son métier » pleinement en cultivant la céréale, ainsi que « le goût, le plaisir » pour cette culture, sont très plébiscités par les agriculteurs valaisans, pour qui produire des denrées alimentaires de qualité et en harmonie avec leur territoire est une motivation majeure. Il a également été souligné que cet attrait pour les céréales est indispensable : le travail agricole est un investissement personnel important, raison de plus pour que les producteurs puissent choisir leurs cultures selon leurs affinités.
Les services rendus par les cultures de céréales en zone de montagne
Outre les motivations qui portent ces cultures de céréales au cœur des montagnes valaisannes, il est important de citer les bénéfices qui en découlent pour l’environnement. En effet, cette activité recèle de précieux atouts pour notre cadre de vie.
Les dangers naturels
Le maintien des terrasses par les cultures agricoles est un moyen reconnu de prévention contre les dangers naturels liés à l’érosion, notamment les glissements de terrain. En effet, en stabilisant les sols, et en facilitant l’infiltration de l’eau, les terrasses agricoles jouent un rôle dans tous les cycles naturels.
La biodiversité cultivée
Les céréales pouvant être cultivées en montagne incluent le seigle, le blé, la triticale, l’orge, mais aussi l’épeautre, l’engrain (petit épeautre) ou encore l’amidonnier. Chacune de ces espèces comprend ensuite de nombreuses variétés, anciennes et modernes, dont la culture permet la conservation mais aussi le développement du patrimoine génétique.
La biodiversité hébergée
Les céréales abritent aussi une flore compagne des céréales, dite ségétale ou messicole, ayant co-évolué avec ces avec elles depuis les débuts de l’agriculture. Ces plantes ont progressivement disparu avec les évolutions agricoles modernes, et bon nombre de ces espèces sont sur la liste rouge des espèces menacées en Suisse. Mais le Valais en abrite encore quelques populations. Afin de les favoriser, des contrats au titre de la Loi sur la protection de la nature (LPN) ont été mis en place afin de soutenir les exploitations qui maintiennent des pratiques favorables. Enfin, différentes espèces de papillons et d’oiseaux affectionnent particulièrement ces milieux agricoles.
Les perspectives de développement
Les conditions topographiques en montagne, ainsi que des considérations économiques indispensables à la viabilité de l’agriculture professionnelle, limitent bien entendu le développement de ces cultures. En tenant compte de ces contraintes, les acteurs de la filière ont également des atouts et des idées prometteuses qui dessinent l’avenir des champs dorés de demain.
La moisson est le facteur déterminant
Lorsque des parcelles sont mécanisées avec les solutions déjà existantes, elles présentent une bonne productivité, et une très bonne qualité de grains, valorisée avec les farines et pains régionaux et AOP. En revanche, les terrasses non mécanisables valorisent des activités pour le tourisme, l’éducation et la culture ; bien que ces options soient plébiscitées par certains agriculteurs, elles ne constituent pas leur activité principale. Enfin, des parcelles de dimensions intermédiaires pourraient être mécanisées et donc rendues productives, par des adaptations des moissonneuses existantes : c’est justement l’objet du projet transfrontalier actuel CereAlp.
Compte-tenu des motivations et des besoins des agriculteurs, les solutions de mécanisation et de livraison aux moulins sont prioritaires pour le développement de la céréaliculture de montagne. Enfin, la communication au grand public du travail effectué et la valorisation des produits finis sont indispensables.
Les champs dorés de demain
La valorisation des cultures de montagne s’appuie donc sur une double dimension : celle des produits (pains régionaux, produits céréaliers), et celle des activités (culturelles, sociales, éducatives et touristiques). A ces deux dimensions s’ajoute la valorisation des services écosystémiques rendus par l’agriculture de montagne, entre autres via des contributions fédérales et cantonales.
Le potentiel de développement de la céréaliculture de montagne en Valais est élevé, en lien avec son patrimoine cantonal. Des atouts importants sont en place : savoir-faire locaux, terroir adapté, complémentarités avec l’élevage … En outre, cette activité soulève des enjeux de durabilité de l’agriculture de montagne, et des souhaits des personnes qui y travaillent. Les projets actuels visent donc à la développer de façon viable socialement, économiquement et écologiquement, pour les agriculteurs et agricultrices comme pour le public.
Pour les agriculteurs et agricultrices intéressé.es
ce flyer réunit les informations et contacts utiles pour se lancer.
Alice Landeau
Sources
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